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Posté le Tuesday 28 April 2020 |
Alain Petitjean |

Les conditions pour une sortie de crise réussie

La sortie de la crise économique actuelle dépendra de l’attitude des acteurs économiques de terrain et de leurs anticipations. Cette sortie de crise reste à inventer, ou du moins à mieux baliser. Deux enjeux nous paraissent devoir être mieux éclairés pour esquisser un redémarrage efficace et si possible rapide de la machine économique. Le premier est financier et concerne l’orientation du crédit pour lequel il est nécessaire de s’affranchir des notations. Le deuxième est productif et concerne la consolidation de filières interdépendantes et morcelées.

Orienter le crédit en s’affranchissant des notations

L’intervention des banques centrales et autres institutions monétaires paraît assurer un accès illimité au crédit pour les entreprises. Il s’opère pour l’essentiel à travers des garanties données à leurs banquiers. Divers moratoires sur des dettes publiques ou sociales ont par ailleurs pour effet d’amoindrir le besoin immédiat de liquidités lié aux dépenses courantes opérationnelles des entreprises.

Toutefois, de nombreux problèmes restent posés pour concrétiser ces intentions. Dans la distribution de crédit, l’appréciation sur le risque encouru par l’entreprise (et partiellement transmis à ses financeurs) reste une inconnue de poids. Usuellement, il repose sur des notations, comme celles de la Banque de France ou d’agences de notation privées. Dans les faits, la crise née du confinement partiel de larges pans de l’économie annihile grandement la pertinence de telles approches, essentiellement rétrospective. Au plan financier, la crise remet en cause largement les valeurs bilantielles, les équilibres de financement, et bien sûr la capacité de génération de flux d’exploitation futurs.

Les valeurs bilantielles sont amoindries par la révision des valorisations boursières, par l’entrée en illiquidité de certains marchés, par les reports ou réductions de loyers inévitables à bref ou moyen horizon, par la montée du coût du risque des créances.

Les équilibres de financement des entreprises intègrent une forte part de besoins en fonds de roulement (BFR), ou au contraire de ressources en fonds de roulement (BFR négatif). De ce point de vue, le tarissement des flux d’exploitation se double, pour certaines entreprises, d’une perte de préfinancements d’exploitation, qui peut s’avérer particulièrement nocive (la presse est un parangon de cette situation, fréquente aussi dans certains secteurs du BTP). A contrario, d’autres secteurs portent des stocks élevés, dont le poids était jusqu’alors allégé par des organisations en juste-à-temps. Le redémarrage des chaînes de production pourrait les maintenir à un niveau excessif, durant de longs mois, surtout si la consommation ne reprend pas au même rythme que la production.

Enfin, les conditions d’exploitation varient fortement d’un secteur à un autre. La reconstitution des marges dépend fortement du taux de marge lui-même, qui doit retrouver au plus vite les niveaux d’avant-crise, voire idéalement les dépasser. Cette équation sera particulièrement compliquée dans les secteurs où les précautions sanitaires élèveront mécaniquement les coûts : les transports routiers en sont un exemple à l’heure actuelle.

Asseoir l’accès au crédit sur une notation financière relève d’une gageure toute particulière dans un contexte d’amputation des bilans par les pertes d’exploitation et par la dévalorisation des actifs, de bouleversement des conditions de financement inter-entreprises et de rebrassage du partage des marges dans les filières. On pourrait aborder cet enjeu avec le cynisme du darwinisme économique : que meurent les entreprises qui n’en peuvent plus, cela fera de la place aux autres entreprises survivantes et allègera leur tâche. Outre son surcoût social immédiat, une telle voie est inopérante économiquement. Jamais les entreprises survivantes ne pourront investir suffisamment pour couvrir la part de marché ainsi libérée par le décès prématuré d’entreprises pourtant viables avant crise. Il semble donc inévitable de distribuer largement le crédit, sans le soumettre au biais de notation, au moins dans un premier temps.

Consolider d’urgence des filières interdépendantes et morcelées

L’une des réponses fréquemment avancées à la crise réside dans un plan de relance, fondé sur le redéveloppement prioritaire, ou l’investissement préférentiel, dans un choix sélectif de secteurs ou d’entreprises prioritaires.  Nous n’avons pas l’intention de nier l’intérêt théorique de cette approche. Mais dans les faits, l’économie n’est pas organisée en secteurs ou en filières. Elle fait intervenir des chaînes de production de plus en plus complexes, de plus en plus externalisées et de plus en plus éclatées.

La relance dépendra donc de la rapidité et de l’efficacité à reformer de telles chaînes. Or une chaîne, comme chacun sait, tire sa force de la résistance de son maillon le plus faible. Il n’est pas de premier de cordée dans une chaîne de production opérationnelle (la notion ne vaut que pour la conception des produits, encore que cette dernière soit de plus en plus coopérative). Autrement dit, le redémarrage de l’économie dépendra du nombre d’entreprises aptes à relancer simultanément leurs productions, sans lien à leur appartenance à tel ou tel secteur ou filière prioritaire. Un petit fabricant de ressorts ou de pièces caoutchoutées pourrait empêcher à lui seul la relance d’une production de freins, elle-même indispensable à la fabrication d’automobiles, ou, d’engins agricoles.

Redémarrer l’économie passera donc par une mobilisation solidaire de tous les maillons de toutes les chaînes de production. Autrement dit, le gouvernement va devoir pousser à la fois pour une distribution inconditionnelle de crédit, mais aussi pour une solidarité financière de filière (le crédit inter-entreprises), et surtout pour un soutien des grands donneurs d’ordre à leurs fournisseurs les plus fragiles.

Une telle politique doit se focaliser sur les « effets domino » des éventuelles défaillances d’entreprises. Ce dépistage permettra ensuite une indispensable conditionnalité des aides, notamment vis-à-vis des grands groupes recapitalisés ou soutenus financièrement par la puissance publique. Ciblage et conditionnalité garantiront l’efficacité de ces mesures. L’outil des recapitalisations temporaires n’est par ailleurs pas tabou : la distinction capital privé / capital public ne signifie plus rien lorsque le capital privé va vers la faillite... L’outil de la recapitalisation permet par ailleurs (sous réserve de conditionnalité) le soutien à l’investissement, dont on a vu dans la précédente crise (2008-2011) qu’il a été gravement sacrifié dans la reprise ultérieure (lire « Comment le capital a sacrifié l’investissement (2008-2014) »).

Le jeu en vaut la chandelle. A court terme, parce qu’il assure le maintien ou le gain de parts de marché, notamment vis-à-vis des pays producteurs ayant éventuellement déconfiné avant la France. Plus structurellement, parce qu’il amorce un mouvement salutaire de resserrement et renforcement des filières et chaînes de production : partiellement relocalisées, plus solidaires, tournées vers la sécurisation et la labellisation des approvisionnements. Dans ce jeu, laisser jouer le darwinisme économique serait une hérésie, porteur de grands reculs de notre capacité productive nationale. Il ne fait aucun doute que le raisonnement en plans de relance prioritaires doive s’appliquer aux plans d’investissements, publics et privés. Mais le soutien à la production et à la consommation ordinaire est premier dans le cycle de redémarrage économique.

 

Ainsi pouvons-nous dessiner un chemin de relance, ou plus exactement de sortie de confinement, qui s’esquisserait comme suit :

‒ Un soutien général (sinon inconditionnel) dans l’accès au crédit pour toutes les entreprises.

‒ Une extension des conditions de prise en charge par les assurances des enjeux de perte d'exploitation des entreprises.

‒ L'abandon d'un trimestre de loyers par les foncières de centres commerciaux et de bureaux.

‒ Une pression sur le front du crédit inter-entreprises, d’une part, et une aide personnalisée aux entreprises ayant des difficultés à redémarrer leur production, d’autre part.

‒ Une exhortation au resserrement et à la solidarité des filières économiques (ou plus exactement des chaînes de production).

‒ Dans une seconde phase, un mécanisme de regroupement d’entreprises pour tirer les conséquences des affaiblissements issus de la crise et y remédier en bon ordre (visant des rapprochements d’entreprises plutôt que des disparitions pures et simples, sur le modèle expérimenté dans le dispositif ARVENIR, dans la Vallée de l’Arve, après la grande crise automobile de 2009).

‒ Parallèlement, un programme d’investissements stratégiques et de grands travaux, centré sur l’investissement.

‒ Quoi qu’il en soit, le rôle de l’État sera majeur, à titre d’acteur ou d’incitateur. Mais les entreprises, et notamment les plus grandes d’entre elles, doivent s’interroger (ou être questionnées) sur leur engagement au plan microéconomique. Il leur est donné la possibilité de reformater leurs chaînes de production et de création de valeur. Sauront-elles le faire dans une vision ambitieuse et solidaire ?

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1 commentaire
  • Philippe.
    , Tuesday 5 May 2020 13:02
    bonjour Alain,
    Merci pour cet ébauche de plan gouvernemental, les gouvernements n'ont pas vraiment le temps de réfléchir aujourd'hui, il faut modestement les y aider.
    Ci-joint quelques commentaires/ questionnements :
    Je ne suis pas très optimiste sur l'efficacité de l'endettement arrosé de façon générale. Evidemment, les entreprises vont l'utiliser, mais pour survivre (et combler leur trésorerie), pas pour investir. Keynes avait bien vu que sans perspectives sur la demande, les entreprises n'investissent pas. Or tant que la situation reste incertaine, la demande restera au mieux poussive et du coup aucun projet d'investissement ne verra spontanément le jour. La question du coup qui est posée est la suivante : comme de toutes façons la demande ne repartira pas tant qu'il y a de l'incertitude (contrairement à la crise de 2009 et les crises classiques, l'Etat ou la Banque centrale ne peuvent aujourd'hui être efficaces pour réduire cette incertitude), faut-il vraiment (essayer de !) "sauver" toutes les entreprises ? Ou ne faut-il pas au contraire définir des besoins collectifs (santé, agriculture, isolation des logements, autres à définir), qui aideront à passer les crises d'après (faut-il rappeler que le réchauffement climatique est une bombe à retardement à déflagration bien plus puissante que le petit covid ?) et qui nous renforceront en termes géo-politiques (renforcement de notre souveraineté, européenne ou française dans un monde qui n'est pas que bien intentionné, cela peut passer par des investissements technologiques). Spontanément, je serai donc plutôt pour le ciblage et la conditionnalité des aides par rapport à ces besoins collectifs et par rapport à la préparation des crises d'après.
    A +,
    Philippe.
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