En utilisant ce site, vous acceptez que les cookies soient utilisés à des fins d'analyse et de pertinence     Oui, j'accepte  Non, je souhaite en savoir plus
Posté le Monday 22 June 2015 |
Florine Martin |

La loi du marché ou le parcours d’un chômeur en reconversion

La loi du marché, film du réalisateur Stéphane Brizé qui a reçu au dernier festival de Cannes le prix d’interprétation pour le rôle de Thierry Taugourdeau joué par Vincent Lindon, présente le parcours de reclassement d’un licencié économique en reconversion dans le métier de la sécurité. Ce film, profondément juste et presque de l’ordre du documentaire, amène le spectateur à s’interroger sur différentes questions relatives au chômage et à ses conséquences sur l’humain.

Formation précoce des demandeurs d’emploi et adéquation avec le marché du travail

« La loi du marché » s’ouvre sur un entretien entre Thierry Taugourdeau, chômeur de longue durée senior, licencié économique de l’industrie, et son conseiller Pôle Emploi. Cet échange portant sur une formation de grutier réalisée par le personnage joué par Vincent Lindon, pose la question de la formation des demandeurs d’emploi, leur adéquation avec les besoins exprimés par le marché et notamment la demande des entreprises et les débouchés de ces formations.

En effet, T. Taugourdeau, suite à une longue période de chômage se voit proposer par son conseiller une formation lui permettant d’accéder au métier de grutier. Or, après l’avoir effectuée, celui-ci s’est rendu compte, malgré de multiples candidatures, qu’il ne parviendrait jamais à trouver un poste compte-tenu du fait qu’il ne dispose d’aucune expérience professionnelle dans le domaine du bâtiment et des travaux publics. Il reproche donc à Pôle Emploi de lui avoir fait perdre son temps en réalisant une formation sans débouché pour lui.

En effet, comme évoqué dans un précédent billet, il y a un risque que la formation professionnelle des demandeurs d’emploi soit présentée comme un remède miracle pour lutter contre le chômage et les emplois vacants. Si la formation professionnelle des chômeurs est utile et nécessaire, notamment pour les moins qualifiés, elle doit répondre à la fois aux aspirations professionnelles des bénéficiaires mais également aux besoins des entreprises, aussi bien en termes de qualité des formations que de contenu ou encore de profils des individus formés, comme dans le cas de T. Taugourdeau. Elle ne doit pas être utilisée pour occuper des demandeurs d’emploi pour lesquels les conseillers peuvent parfois se retrouver sans solution. De même, comme cela peut parfois être le cas, une formation ne doit pas être proposée à un chômeur parce qu’il reste une place disponible mais bien parce qu’elle va répondre à un besoin, à la fois de l’offre et de la demande. De plus, comme le rappelle la dernière convention tripartite signée entre l’Etat, l’Unédic et Pôle Emploi pour la période 2015-2018, l’identification des besoins de formation des demandeurs d’emploi se doit d’être le plus précoce possible, si possible dès l’inscription du bénéficiaire à Pôle Emploi.

Impact du chômage sur les revenus et les conditions de vie

Plusieurs scènes du film soulèvent également la question, souvent épineuse, des ressources financières du chômeur ainsi que des conséquences de l’épisode de chômage sur les autres membres de la famille. Ainsi, la survenue d’un épisode de chômage, malgré l’existence du système d’indemnisation-chômage, a pour conséquence une baisse des revenus du demandeur d’emploi, ce qui génère une perte, plus ou moins importante, de pouvoir d’achat ou encore un risque de surendettement. Cela se traduit dans le film par une scène montrant un échange entre T. Taugourdeau et sa conseillère bancaire qui, sûrement effrayée par les risques générés pour son établissement, lui propose de vendre sa maison pour faire face à ses dépenses et notamment pour financer l’assistante de vie scolaire dont a besoin son fils, lourdement handicapé, pour pouvoir être scolarisé.

Autour de ces mêmes questions, une autre scène au cours de laquelle le spectateur assiste à un entretien entre la famille Taugourdeau (père, mère et enfant) et le directeur du lycée concernant la chute des résultats scolaires du fils. Cet échange nous interroge sur les conséquences de la survenue d’un épisode de chômage sur les membres de la famille du demandeur d’emploi. Ainsi, une étude menée par Nezosi en 2000 montre que le mal-être et les problèmes de santé, générés par la situation, ont des répercussions sur le conjoint comme sur les enfants avec un risque accru de « perturbation de la famille », notamment du fait du retour du demandeur d’emploi exclusivement dans la sphère familiale. Une autre étude de Duée (2005) montre que la précarité professionnelle des parents entraîne une baisse des résultats scolaires des enfants mesurée par un recul de la probabilité de devenir bachelier.

Conditions difficiles des travailleurs pauvres

Après plusieurs mois de recherche, T. Taugourdeau retrouve finalement un emploi comme agent de sécurité. Il officie dans un supermarché et est chargé de surveiller, derrière ses écrans de contrôle, clients et employés. Il est ainsi amené à dénoncer, dans une première séquence, une caissière qui a récupéré pour son compte des bons de réduction laissés par des clients, puis dans une seconde, une employée amenée à passer sa propre carte fidélité lors de passages en caisse pour récupérer les points collectés par des clients ne disposant pas de carte. Ces situations interrogent sur la question des travailleurs pauvres. Salaire horaire faible, part importante de travail à temps partiel (selon une étude de 2013 de la DARES sur le temps partiel, près de 3 salariés de la grande distribution sur 10, essentiellement des femmes, travaillent à temps partiel), la grande distribution est particulièrement concernée par ce phénomène. Selon les définitions, les travailleurs pauvres sont, en France, entre 1 et 2 millions : 1 million d’individus, qui pourtant travaillent mais gagnent moins de 800€ par mois et ce chiffre est en augmentation. Pour eux, le gouvernement a annoncé la mise en place d’une prime d’activité regroupant la prime pour l’emploi et le RSA activité, censée leur permettre d’augmenter leurs revenus.

Sans toutefois révéler la fin du film, le réalisateur y montre un personnage écartelé entre les exigences et les contraintes de son nouveau métier, devoir dénoncer des collègues alors qu’il sait à quelles sanctions il les expose, son empathie pour celles-ci, la peur de perdre son emploi et de retourner au chômage s’il ne le fait pas et ses propres convictions personnelles qui sont heurtées par le traitement humiliant réservé à ses employées accusées de vol. Quel sera le choix de T. Taugourdeau face à ce dilemme ?

Aucun commentaire
Laissez votre commentaire

Inscrivez-vous à la newsletter du Centre Etudes & Prospective 

* : 
* : 
 : 
* : 
* : champ obligatoire