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Opinions

Rapport Attali : « L'obsession du désendettement l'a emporté sur l'obsession de l'emploi »

Monday 8 November 2010


« Obsession du désendettement rapide », « débats occultés », « conservatisme » sur les recettes fiscales, « instrumentalisation » des conclusions des travaux…

Pour Pierre Ferracci, président du Groupe Alpha et membre de la commission pour la libération de la croissance française, les conclusions du second rapport « Attali » reflètent imparfaitement la teneur des discussions entre les membres de la commission. Celle-ci a rendu son rapport à Nicolas Sarkozy, vendredi 15 octobre 2010, intitulé : « Une ambition pour dix ans : une mobilisation générale pour libérer la croissance et donner un avenir aux générations futures ». « À vouloir mettre en avant de façon excessive le consensus, bien formel et bien trompeur parfois, de ce rapport plutôt que les vifs débats contradictoires auxquels il a donné lieu, je constate qu'on a laissé dominer une thèse et qu'on a rompu l'équilibre fragile issu de nos échanges ; au final, c'est l'obsession du désendettement qui l'emporte sur l'obsession de l'emploi », estime Pierre Ferracci, qui répond aux questions de l'AEF.

AEF : Vous avez participé aux travaux de la commission pour la libération de la croissance présidée par Jacques Attali, quel bilan en tirez-vous ?

Pierre Ferracci : Beaucoup plus réservé que lors du premier rapport. Au chapitre des points positifs, j'ai apprécié que la commission ne tombe pas dans le travers facile d'une déréglementation supplémentaire du marché du travail. Le « contrat d'évolution » tel qu'il est proposé, pour les personnes à la recherche d'un emploi, donne les moyens d'une véritable sécurisation des parcours professionnels. Beaucoup d'efforts ont été consacrés, ces derniers temps, au renforcement de la flexibilité du marché du travail. Il est temps de donner les moyens aux partenaires sociaux de rétablir l'équilibre et de s'occuper plus efficacement de la gestion des transitions professionnelles, comme ils ont commencé à le faire. Le contrat d'évolution pourrait être un beau sujet de négociation, notamment pour s'attaquer au véritable fléau que représente le chômage massif des jeunes.

J'ai également soutenu les réflexions en faveur du renforcement des moyens éducatifs, ou de la formation tout au long de la vie. En outre, même si le passage sur les retraites n'est pas celui qui suscite chez moi le plus d'enthousiasme, il a néanmoins le mérite de mettre en évidence le côté inéquitable et injuste de la réforme. À côté de ces points positifs, bon nombre de compromis dans le rapport de la commission ne me satisfont pas. La crise et la complexité de la situation qu'elle génère ont réveillé quelques clivages difficiles, pour ne pas dire impossibles, à surmonter.

AEF : Quels sont ces points négatifs ?

Pierre Ferracci : Dans l'équilibre à établir entre le souci du désendettement et l'objectif de l'emploi, je ne suis pas sûr que nous ayons clarifié le débat et fait le bon choix. La France n'est ni la Grèce, ni l'Espagne et notre déficit structurel n'est pas très éloigné de la barre des 3 % ; c'est la dimension conjoncturelle de ce déficit qui pèse aujourd'hui très lourd. Du coup, le rythme de réduction du déficit retenu par la commission est trop rapide, d'autant plus que personne ne croit que le taux de croissance de 2 %, d'ici 2013, puisse être tenu. Si cette croissance est inférieure à 2 %, des mesures complémentaires sont envisagées et, notamment, un étalement dans le temps de la résorption du déficit. Mais, tout cela est inaudible dans le débat public, tant la commission semble obsédée par un désendettement rapide, malgré les effets de la crise.

En outre, faute de s'être mis d'accord sur les fondements d'une véritable réforme fiscale, l'équilibre entre la maîtrise des dépenses publiques et la recherche de nouvelles recettes fiscales n'est pas satisfaisant. Sur ce dernier point, il y a ceux qui pensent qu'il faut aller plus loin dans la réduction des dépenses publiques et ceux qui estiment, j'en fais partie, qu'il faut aller chercher de nouvelles recettes fiscales. Notre conservatisme sur cette question, au-delà de la très contestable TVA sociale, est incompréhensible tant au regard de nos objectifs de croissance et de désendettement que des impératifs de cohésion sociale. Je regrette que la commission donne l'impression de ne vouloir qu'amplifier une RGPP à connotation fort libérale, au grand plaisir de ceux qui voient dans l'État-Providence la source de tous, ou de l'essentiel, de nos maux. Consolider, tout en le renouvelant, notre modèle social aurait sans doute nécessité de passer un peu plus de temps à en définir la cohérence, au lieu de picorer comme nous l'avons fait entre des systèmes radicalement différents. Un exemple ? On ne peut pas vanter les mérites, comme nous le faisons, de la Finlande pour son système éducatif, du Danemark pour l'efficacité de la formation professionnelle et de la gestion des transitions, de la Suède pour son système de retraites, et ne pas constater également que ces pays scandinaves se caractérisent par des prélèvements sociaux et fiscaux élevés et de faibles inégalités salariales. Ces pays n'échappent pas à la crise et à la remise en cause de leurs modèles, mais ils tendent aussi à démontrer que ce n'est pas tant le niveau absolu de la dépense publique qui est en cause mais son rendement et son efficacité dans une optique de croissance et d'emploi.

AEF : On retient surtout du rapport ses propositions afin d'assurer une maîtrise des dépenses publiques jugée par certains excessive compte tenu du contexte économique et social actuel…

Pierre Ferracci : La commission Attali a défini deux urgences, le désendettement et l'emploi, et deux chantiers de long terme, l'éducation et l'environnement. Les médias et l'opinion ne retiennent que la première urgence : le désendettement et son corollaire, la réduction drastique des dépenses publiques. Jacques Attali a beau se démener en indiquant que la commission ne promet pas une cure d'austérité, en essayant de recentrer le débat sur l'emploi et sur l'éducation, rien n'y fait. Et, on aura beau dire que le rapport prévoit explicitement une hausse du pouvoir d'achat des fonctionnaires, on mettra en avant le gel du point d'indice de leurs rémunérations…

À vouloir mettre en avant de façon excessive le consensus, bien formel et bien trompeur parfois, de ce rapport plutôt que les vifs débats contradictoires auxquels il a donné lieu, je constate qu'on a laissé dominer une thèse et on a rompu l'équilibre fragile issu de nos échanges. Au final, c'est l'obsession du désendettement qui l'emporte sur l'obsession de l'emploi. Jacques Attali a publié un ouvrage : « Tous ruinés dans dix ans ? », au moment où la commission reprenait ses travaux, ce qui les a sans doute influencés. Peut-être aurait-il fallu qu'un autre ouvrage, « Tous chômeurs dans dix ans ? », permette vraiment de mettre les deux urgences de la commission sur un pied d'égalité !

AEF : Que reprochez-vous à la communication qui a été faite autour des travaux de la commission ?

Pierre Ferracci : On ne peut se contenter de dire que nous ne sommes pas lus, pas compris. Il faut s'interroger sur le travail de la commission ainsi que sur sa communication, qui se résume à peu de choses près à celle de son président. Je crois sincèrement que la façon dont on a rendu compte du travail de la commission n'est pas la bonne. On ne trouve pas trace, dans les documents transmis initialement au président de la République, des positions contradictoires des membres sur des points essentiels : le rapport mis en ligne les a oubliées. C'est fâcheux. Le communiqué de la présidence de la République donne le ton en avançant que, je cite, « sur le désendettement, le rapport souligne que la réduction des déficits doit se faire par des économies de dépenses et la réduction de certaines niches fiscales et sociales à l'exclusion de toute hausse générale des impôts ». Ceux qui, comme moi, ont défendu des hausses ciblées sur les hauts revenus, la suppression du bouclier fiscal ou le relèvement des droits de succession seront ravis.

Et une large majorité des membres de la commission qui ne croit pas à un redressement rapide de la croissance appréciera également. Jacques Attali, qui a été, contrairement à 2008, reçu seul par le président de la République, aurait dû rectifier le tir et éviter une instrumentalisation déplacée de la commission.

J'ai aussi modérément apprécié la défense de la réforme des retraites, assurée par Pierre Nanterme, en même temps qu'il évoquait le rapport de la CLCF et la question du désendettement. Ça donnait le ton. Je respecte le point de vue de Pierre Nanterme, mais il est aussi président de la commission économique du Medef et ses propos ne sont pas anodins, quand il s'exprime à la veille d'une nouvelle manifestation des organisations syndicales et de l'ouverture du débat budgétaire à l'Assemblée.

Enfin, le président de notre commission a bien tort de considérer que, sur le désendettement et les retraites, tout le monde, la gauche, la droite, les syndicats, le patronat, dit la même chose.

Son obsession du consensus autour des idées qu'il défend le conduit à ne plus distinguer les nuances et les divergences dans la société comme dans la commission qu'il animait.

AEF : Le principe même de la réunion de personnalités diverses au sein de commissions de ce type rend manifestement la synthèse difficile. Est-ce que ça ne marque pas les limites de ce type de travail ?

Pierre Ferracci : Je ne crois pas. Je pense, au contraire, que ces commissions pourraient être une bonne façon de faire vivre un débat démocratique sur des sujets difficiles, avec une méthode adaptée. J'ai expérimenté cette méthode, fort modestement, dans le groupe multipartite sur la formation professionnelle [en 2008] que j'ai animé pour préparer les négociations des partenaires sociaux sur la formation professionnelle et les décisions de la puissance publique qui en découlaient. Ce groupe, qui réunissait les représentants de l'État, des régions, des organisations syndicales et patronales, était porteur d'intérêts divergents et contradictoires, même si, là aussi, les objectifs globaux étaient largement partagés.

Nous avons fait le choix, tout en cherchant à partager le diagnostic - ce qui n'était déjà pas évident -, de distinguer les points de convergence et de divergence, pour aider les acteurs à prendre leurs décisions et leurs responsabilités, dans la négociation collective comme dans l'élaboration législative. Cela ne garantit pas le succès et je suis moi-même assez critique sur les résultats obtenus, malgré un accord signé à l'unanimité, certains obstacles préalables à la négociation n'ayant pas été évacués.

AEF : On a le sentiment que vous regrettez d'avoir participé au travail d'élaboration du rapport Attali ?

Pierre Ferracci : Non, les échanges étaient de qualité et la confrontation des idées n'est jamais inutile, si elle se fait dans la clarté et le respect des opinions de chacun. Il est vrai que j'ai résisté, en septembre, à la tentation, forte, de ne pas signer ce rapport, tant certains compromis me paraissaient discutables, sur la fiscalité ou le coût du travail, par exemple. La crise qui secoue la planète depuis deux ans ne peut, à elle seule, expliquer les intonations nouvelles de ce rapport, parfois très libérales, bien loin de l'équilibre de nos premiers travaux.

Mais, pour avoir vu bouger les textes dans un sens qui me convenait davantage (le contrat d'évolution, le chômage des jeunes, la formation et l'éducation, la place de la démocratie sociale, mais aussi certaines formulations subtiles, ouvrant la voie à des choix différents), je me suis résolu à être solidaire de ce travail commun, réalisé dans des conditions bien plus délicates que le précédent. Il reste qu'aujourd'hui, la façon dont est assurée la communication de ce rapport me conduit à confirmer les réserves initiales et à me désolidariser d'une démarche qui, en occultant les débats de fond qui ont animé la commission, contribue par là même à donner prise à des critiques lourdes.

Avec l'aimable autorisation de l'AEF de publication de l'intégralité de l'interview

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